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Journal de bord d’Anna – 4

Attention Trigger warning : agression sexuelle

31 mars 2022

La semaine dernière je me suis prise une grosse claque de la part de l’univers. J’ai été agressée sexuellement. Voilà c’est dit. J’ai du mal encore à le reconnaître. Je n’arrive pas à me dire que je suis la victime et qu’il est coupable. Je n’arrive pas à être en colère contre lui. Je crois que je commence à moins l’être contre moi. Je suis en colère contre cette société qui ne m’autorise pas à ne pas me sentir coupable. Parce que oui j’ai accepté de rencontrer ce mec que je connaissais à peine. J’ai roulé 1h30. Je n’avais dormi que 2 heures. J’étais crevée. J’ai été complètement irresponsable. Moi qui suis toujours sage, qui n’ose jamais rien faire de dingue, là j’ai eu envie de tout envoyer valser. À 40 ans, j’ai décidé de suivre mes envies et non pas de me plier à tous les “il faut”, “ce serait raisonnable de”, etc. Nous avions échangé quelques messages. Je savais qu’il aimait le sexe et que c’est ce qu’il voulait. J’étais pas forcément contre. Je pensais juste qu’on commencerait par apprendre à se connaître un minimum. Je lui avais dit que je n’avais pas eu de relations sexuelles depuis très longtemps. je lui avais dit de ne pas me sauter dessus. On s’était donné rendez-vous dans un petit village, charmant soit dit en passant. Comme je suis arrivée la première, j’ai eu le temps de visiter. Il faisait beau, le soleil brillait et malgré le vent qui rendait les températures encore fraîches, c’était agréable de se promener. J’avais la musique dans les oreilles et j’étais bien. J’avais cette sensation de liberté que je n’avais pas ressenti depuis longtemps. J’étais heureuse. Pour la première fois depuis longtemps… Ça n’a pas duré.

Quand il est arrivé, on a pris sa voiture pour descendre jusqu’au lac, 1,5 km plus loin. Déjà il n’était pas très bavard et je n’étais pas trop à l’aise. Il s’est garé à l’entrée d’un chemin, à l’écart. Ç’aurait dû me mettre la puce à l’oreille. Mais c’était comme si j’avais perdu toute capacité à réfléchir. On est descendus, le chemin était au-dessus du lac, je pensais qu’on allait se balader, faire le tour du lac en discutant. Très vite, il est devenu tactile, sa main dans mon dos. Bon ça, ça allait, c’était même plutôt agréable. Puis, un peu plus loin, il s’est arrếté. Il a commencé à m’embrasser et surtout il a mis sa main dans mon jean, il a défait ma ceinture puis a passé sa main sous mon slip, il a mis un doigt puis plusieurs à l’intérieur. J’ai essayé de le repousser un peu, j’ai mis ma main sur sa main. Il a ralenti quelques secondes puis a recommencé. J’étais complètement déroutée. Je ne savais plus ce que je devais faire. Je ne savais plus ce que je voulais. Tout ça allait trop vite pour moi. Il a fini par comprendre que j’avais pas envie de faire ça, là dehors, qu’il faisait un peu froid… Je pensais qu’on allait continuer le tour du lac. Au lieu de ça, on est retourné à la voiture. Il a réarrangé l’arrière en break, avec des couvertures. Je n’étais toujours pas à l’aise. Je me sentais incapable de réagir, j’étais passive. C’est comme si toute volonté m’avait quittée. Je n’étais plus moi-même et je n’en avais même pas conscience. Il m’a pénétrée. Brutalement. il m’a fait mal. Je lui ai dit d’aller plus doucement mais ça n’a rien changé. Il n’a pas mis de préservatif et je n’ai pas vraiment réagi. Il a éjaculé assez vite et c’était fini. Je me suis rhabillée, j’étais toujours silencieuse, incapable de parler. Il a dit quelque chose comme quoi il avait l’impression qu’on n’était pas sur la même longueur d’onde. Il m’a ramené au parking du village où j’avais laissé ma voiture et on est partis chacun de notre côté. Je n’ai pas vraiment réalisé ce qui s’était passé.

Le lendemain matin, j’ai appelé le planning familial. J’ai eu un rendez-vous l’après-midi même. La conseillère était très gentille, bienveillante, pas jugeante. Elle m’a expliqué comment se passait le dépistage, qu’il fallait attendre 15 jours pour la prise de sang, qu’elle me conseillait aussi d’aller en pharmacie acheter la pilule du lendemain. À la fin, elle m’a demandé comment j’allais. J’ai dit que j’étais en colère. Contre moi. C’est là qu’elle m’a dit d’un ton ferme que je n’avais rien fait de mal, que je devais être plus bienveillante avec moi, que c’était une agression sexuelle. Quand elle a dit ces mots, c’est comme si une lumière s’était allumée dans mon cerveau, qu’une connexion s’était faite. Ce que mon cerveau, ma conscience ne voulait pas verbaliser, elle l’a fait. Pour autant, j’ai du mal à l’accepter. Comment moi qui suis avertie sur ces sujets, qui a toujours su ouvrir sa gueule, comment là j’ai pu ne rien dire, ne pas réagir. Comment j’ai pu me retrouver “de l’autre côté”. J’ai suivi des formations sur les violences sexistes et sexuelles, j’ai vu des vidéos, lu des livres, des témoignages. Je partage plein de contenus sur les réseaux sociaux. Comment ça a pu m’arriver à moi ? Comment je pourrais ne pas être responsable de ce qui s’est passé ? J’ai du mal à accepter. En même temps, je sais que si une amie, ou n’importe qui en fait, venait me raconter ça, je l’écouterai et lui dirai qu’elle n’est pas responsable. Pourquoi c’est plus facile d’être bienveillant avec les autres qu’avec soi-même ?

 

1er avril 2022

Hier soir j’ai envoyé mon témoignage à un compte Instagram qui en partage régulièrement. La personne m’a répondu qu’elle partagerait dès que possible et que c’était plus qu’une agression sexuelle, que c’était un viol. J’arrive déjà pas à accepter que ce soit une agression sexuelle alors un viol… 

Ce matin, j’ai envoyé un message à ce type. En fait, le mardi soir en question, je lui en avais juste envoyé un pour lui dire qu’il avait raison, qu’on n’était pas sur la même longueur d’ondes. Il avait mis 2 jours à répondre pour dire “oui je suis un peu dég mais on aura essayé”. Ça m’a énervé ! Putain, j’me sens mal depuis, j’ai dû aller au planning familial, prendre la pilule du lendemain et lui est dég ? Je n’ai pas répondu tout de suite. Et puis je repensais à ce que la dame du planning avait dit. Ce que c’était et aussi qu’il pourrait faire ça à d’autres… Je n’arrive pas à le considérer comme un prédateur. Mon besoin de voir le bon tout le temps et de vouloir sauver le monde sûrement… Après plusieurs jours de réflexion, ce matin j’ai envoyé un message disant que j’avais mal vécu ce qui s’était passé. Qu’il m’avait traité comme un objet, pas écoutée, pas respectée. Qu’il avait peut-être pas conscience que son attitude avait été problématique, qu’il avait beaucoup à apprendre sur le consentement et l’écoute de ses partenaires. Sa réponse n’a pas beaucoup pas tardé : “C’est une blague j’espère ?”. Bon ben c’est un connard. Au moins, sa réponse m’aidera à tourner la page.

 

Une partie de moi a envie de le crier sur les toits mais en même temps une autre partie a peur. Peur qu’on me le reproche. Qu’on me reproche d’en parler, de trop en parler. Après tout je ne suis ni la première ni la dernière. Peur aussi qu’on me dise que je l’ai un peu cherché quand même. Ben oui t’es allée sur une appli, t’as rencontré un type après seulement quelques messages. Et puis bon il a jamais caché ce qu’il voulait… Du coup, je ne sais pas trop quoi faire ou dire… J’ai perdu mes repères et je ne sais plus si je suis légitime ou pas…

 

Aujourd’hui il neige. Un 1er avril. Le printemps est reparti aussi vite qu’il était arrivé. Étrangement, je me sens sereine. Plus forte. Je sais que je vais m’en sortir. Je sais que ça va aller.

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